Désindustrialisation : anatomie d'un diagnostic trop simple
Le déclin manufacturier des économies occidentales est réel, mais les causes habituellement invoquées méritent un examen plus rigoureux.

Peu de sujets font l'objet d'un consensus aussi large et d'une analyse aussi superficielle que la désindustrialisation. Le récit dominant est connu : la mondialisation a délocalisé les usines vers des pays à bas coûts salariaux, vidant les territoires industriels de leurs emplois et appauvrissant les classes moyennes. Ce récit contient une part de vérité. Mais sa simplicité en fait un mauvais outil de politique économique, car il conduit à des prescriptions, taxes aux frontières, protectionnisme sectoriel, qui traitent les symptômes tout en ignorant plusieurs causes structurelles.
Le rôle sous-estimé de la productivité
La première distorsion du récit standard est l'omission de la productivité. Dans la quasi-totalité des économies avancées, la production industrielle en volume n'a pas disparu, elle a augmenté ou stagné modérément. Ce qui a chuté, c'est l'emploi industriel. L'écart s'explique par les gains de productivité : une usine automatisée produit davantage avec moins de travailleurs. Cette réalité est politiquement inconfortable parce qu'elle suggère que même en rapatriant des usines délocalisées, on ne recréerait pas les volumes d'emplois perdus.
La seconde distorsion concerne la mesure elle-même. Le système de comptabilité nationale enregistre comme « service » une activité externalisée par une entreprise industrielle, même si cette activité, maintenance, logistique, ingénierie, était autrefois intégrée dans la chaîne de production. Une partie du « déclin industriel » est donc un artefact statistique de la spécialisation.
Ce que le diagnostic juste implique
Si les causes de la désindustrialisation sont plurielles, automatisation, externalisation, évolution de la demande finale vers les services, alors les réponses doivent l'être aussi. Réindustrialiser ne signifie pas recréer les usines de 1975. Cela signifie identifier les segments manufacturiers à haute valeur ajoutée et haute intensité technologique où les avantages comparatifs restent défendables : chimie de spécialité, aéronautique, dispositifs médicaux, équipements de transition énergétique.
Ces secteurs existent et emploient, mais ils requièrent des qualifications que le système de formation n'a pas toujours anticipées. Le vrai nœud du problème n'est peut-être pas commercial mais éducatif : la vitesse à laquelle les compétences disponibles s'adaptent aux besoins d'une industrie en mutation permanente. Ce chantier est moins spectaculaire qu'une taxe douanière. Il est infiniment plus difficile, et infiniment plus nécessaire.